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Merry Goodhope

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Sujet: Merry Goodhope
Mer 26 Jan - 12:17

Mlle Goodhope
Benoîtement, ses parents la nommèrent « Merry ».


NOM & PRÉNOM(S) ▬ Goodhope Merry
EN CHIFFRE ▬ 22 ans, née un 20 Mars.
NATIONALITÉ ▬ Anglaise.
INFORMATIONS ▬ Mademoiselle Goodhope est une patiente à l’hôpital psychiatrique de St Emily du Docteur Pao. Eh oui, toujours là-bas !
CAUCHEMARS ▬ Deux ans.
FEAT. ▬ Illustration de Tukiji Nao.
CONFABULATIONS
« Je suis très bavarde. J’aime les mots. Mes mots. Ceux qui s’affolent, s’envolent, se mélangent, se croisent, se mentent, se heurtent, se caressent, s’apprivoisent, s’essoufflent, s’esquintent, s’émerveillent, se cachent. J’aime fantasmer sur des fantaisies faranbolesques, vive les cris sans thèmes ! J’aime les chrysanthèmes. Suis-je folle ?

Vous saviez, vous, que le mot « folie » a été banni du langage en psychologie ? C’est une ancienne expression désignant les dérèglements de l’esprit. C’est imprécis. Très imprécis. Trop imprécis. Le vrai mot, c’est psychose.

Suis-je psychotique ?

Mon entourage dira non. Il dira que je suis la fille la plus gentille et serviable de cette planète. J’ai un regard doux, le sourire aimable. Je lis beaucoup, beaucoup, des mots très intelligents que j’apprécie. Je ne dis pas grand-chose. Je suis bavarde dans ma tête. Dans ma tête, il n’y a pas que des mots qui se bousculent, il y aussi des chiffres, et des couleurs.

Les couleurs, les couleurs. J’aime les couleurs, j’aime les mélanges. Il y en a tellement. Oh pas que du rouge, du bleu, ou du violet. Pas que du vert, du jaune, du blanc, du noir. Pas que du rouge, du marron, du rose, du orange, du gris. Ma palette est bien plus pleine que la vôtre, bien plus riche, bien plus enluminée, bien plus belle, bien plus fantastique. Je vois des couleurs que vos pauvres yeux ne perçoivent pas. Non, ce n’est pas dû à un dysfonctionnement de ma rétine ou de ma cornée, merci bien, je vais bien, je vais très bien, au revoir et bon courage !

Mais je suis lucide de ma différence, terriblement lucide, follement lucide. Tellement, tellement que je sais que je suis plus fine, plus intelligente, plus redoutable que vous. Je ne fais pas partie de ces cinglés qu’on envoie à l’asile, je sais très bien ce que je fais.

Même si je perçois le monde différemment du commun, pas les communs, cela n’a rien à voir, le saviez-vous ? Aleph est la première lettre de l’alphabet hébreu. Seth est d’origine égyptienne. Je suis anglaise. Même si je perçois le monde très différemment et que je suis persuadée que je vaux mieux que vous, il est normal, tout à fait normal, que je prépare mon passage à la postérité. Pour cela je ferais tout, je briserais mon jeu, je me révélerais telle que je le suis vraiment avant de vous éliminer, si vous m’avez découverte, percée, mise à jour, tombeau que je suis, antiquité, archéologie, bienvenue au musée des fous, amusez-vous !

Aussi mes chers, très chers médecins, thérapeutes, guérisseurs, praticiens, je pense que vous n’êtes pas dupes, parce que je ne supporte pas vos manières, je n’ai rien à vous dire, sauf des mots sans sens, des mots trop lourds, des mots qui pèsent, des mots qui s’écrasent, quel mauvais organe que la langue pour transmettre ses pensées ! Quand je ne supporte plus, plus ce non-sens, plus cette fatigue, mes yeux brillent et mon sourire se transforme. C’est le même sourire que celui qu’éclairait mes allumettes, mais alors, j’avais froid, si froid, il fallait bien que je me réchauffe, comprenez-vous ?

Je ne vous aime pas, non je ne vous aime pas, mais je vous aime aussi, cela dépend des fois. Tout cela m’est égal. Ce que je veux, ce que je cherche, ce que je cache ? J’aimerais bien prendre votre place, oh oui, je m’amuserais, vraiment vraiment, mais il ne faut pas, ce n’est pas sage, ce n’est pas bien, ce n’est que du loisir. N’entendez vous pas les cris qui me disent qu’il y a mieux à faire dans ce bas monde ? Et je sais que j’y arriverais.

Après tout, je vois des couleurs que vos pauvres yeux ne perçoivent pas.
»

MIROIR MIROITANT
Quel air de jeune fille bien sage lorsqu’elle s’est présentée à votre bureau, docteur ! Une robe noire bien coupée, pas trop ancienne, pas trop moderne, comme elle en a beaucoup –celle-ci, c’est sa tante qui lui a achetée. Si on ne lui en achetait pas, elle aurait toujours les mêmes vêtements sur le dos. Elle est tellement détachée des choses bassement matérielles de ce monde que le matin, lorsqu’elle s’habille, mécaniquement, elle prend la première chose qui lui vient sous la main. Comment ces tissus se retrouvent dans sa chambre, elle ne s’en préoccupe pas.- les chaussures discrètes qui allaient avec, un nœud rouge autour du cou, comme pour rappeler le fil utilisé pour les coutures et la couleur de son œil droit. Oui, elle se moque de ses vêtements, mais elle soigne son apparence. Elle avait ainsi, comme toujours, l’air fraîche comme un bouton de rose, ses cheveux ébènes bien coiffés autour de son visage. Elle vous présentait sa figure pleine de déliées et de pleins, aussi douce que celle d’une poupée, formant un tendre ovale sans brusques coupures ou arêtes tranchantes. Un visage qui vous a paru assez petit, car son épaisse frange surplombait ses sourcils à peine dévoilés, ainsi que deux yeux de cocker humides. Leur particularité, ce que vous avez sans doute remarqué en premier, ce sont les iris de ces deux yeux. L’un d’un marron orangé presque sanglant, l’autre d’un vert gris, la même couleur que celles de son jeune frère, Seth, reçu quelques heures plus tôt. C’est qu’ils sont jolis, ces yeux, malgré leur incongruité. Très doux, comme ceux d’une biche calme. Nullement inquiets ou angoissés par ce qu’elle ignorait, et que vous cachiez de votre silhouette dans l’encadrement de la porte. Très détachés. Comme si elle n’était pas vraiment là, comme si ce rendez-vous n’était qu’une formalité, un croisement dans une rue pleine de passants. Mais elle vous a vaguement sourit, humblement, poliment, reconnaissant alors votre existence. Et puis ce fut tout. Elle a cessé de s’intéresser à vous. Elle vous regardait sans vous voir. Elle voyait des couleurs, sans doute, des formes et des mots à la place de votre silhouette finement découpée. L’air rêveur et lointain. Un nez discret en trompette planté au milieu de la figure, elle avait conservée son sourire un peu lointain, distant, mais optimiste. Globalement, elle vous donnait une impression de décalage, et d’être totalement dans la lune.

Quand vous l’avez laissée partir, docteur, il a fallut le lui indiquer deux fois avant qu’elle ne l’entende réellement. Alors elle a hoché la tête, doucement, et s’est coulée hors de son divan où elle n’avait pas dit un mot. Elle s’est éloignée, menue, de taille moyenne. Nullement remarquable. Dans l’ensemble, elle n’avait pas l’air bien dangereux, cette jeune femme. D’ailleurs, c’est toujours le cas.

REMINISCENCE
Elle aurait pu naître une très froide soirée de mars, où la grêle ricochait violemment contre le capot de la voiture. Ou alors sous une pluie torrentielle. Voir une tempête de neige. Mais non. Née lors d’un voyage sur la côte Atlantique, face à la France, Merry Goodhope eut la chance de voir le jour sous un temps très doux, illuminé par un pâle soleil d’hiver. Elle était la toute première enfant de ses parents, un couple d’une trentaine d’années vivant dans les quartiers huppés de Londres. C’était des gens prospères, dont les revenus suffisaient amplement à payer la grande maison victorienne composée de deux étages et d’un grenier. Comme ils n’étaient que trois, ils vivaient principalement dans les pièces les plus basses, le reste étant des chambres d’amis, des salons, ou des débarras. Une jolie chambre au premier avait été aménagée dans l’attente du nourrisson. Un endroit de princesse pour une petite princesse. Benoîtement, ses parents la nommèrent « Merry », traduit par « Joyeuse » en français. N’était ce pas là les prémices d’une enfance normale qui aurait été gâchée par la tare encore inconnue de la petite ?

Madame Goodhope n’avait point d’instinct maternel très éveillé. Elle était surtout fière à l’idée de présenter sa petite poupée rien qu’à elle au beau monde. Une poupée qu’elle vêtait richement, même si cette poupée en question était bien trop petite pour en tenir compte. Cependant, ces rêves de la présenter à qui voulait la voir furent vite détruits, lorsqu’à la maternité, alors qu’on lui tendait le nourrisson, elle remarqua que ce dernier avait les yeux vairons. C’était horrible. Atroce. D’une laideur. Son mari tenta bien de la convaincre que c’était là une particularité physique rare et originale qui avait son charme, rien n’y fit. Madame n’en décolérait pas. Elevée dans le culte du corps et des tendances, un défaut aussi voyant ne pouvait que provoquer la frustration. Elle ne se calma que quand elle obtint la promesse que Merry porterait une lentille pour cacher la différence de couleur de ses iris, dès que son âge lui permettrait. Le temps de leur retour à Londres, même si elle en était toujours désolée, Madame avait accepté la différence de sa fille. Ce serait vite caché. En attendant, elle la montra aussi peu que possible, et vite reprise par son travail, la confia à une nourrice payée pour s’occuper de l’enfant toute la journée.

Vers dix-huit mois, Merry prononça ses premières paroles, comme la plupart des petits de cet âge-là. Son évolution paraissait normale, bien qu’elle mette du temps à maîtriser la délicate notion d’équilibre qu’exigeait la marche à pieds. Mais étrangement, passé le tendre âge de trois ans, Merry se referma dans un mutisme qui paraissait ne pas avoir de raisons. « Ce n’était pas que je ne savais plus parler, exprimer, dialoguer, converser, deviser, argent et monnaie, c’était que je ne voyais pas l’intérêt de parler, paroles, paresse, soleil, été. » explique-t-elle brièvement dans un de ses carnets.

Mais elle restait calme, gentille. Peu intéressés par leur rejeton alors qu’un autre était en cours, Madame et Monsieur ne s’en aperçurent pas tout de suite. Ce ne fut qu’après la naissance de Seth, le petit frère auquel Merry porta un vague intérêt visuel lorsqu’on lui présenta, qu’ils crurent bon de l’emmener consulter un pédiatre afin d’expliquer la mystérieuse disparition de sa voix. Aucune explication médicale ne fut trouvée, et l’on invoqua alors le retard mental. C’était la goutte qui faisait déborder le vase pour Madame Goodhope. Ce machin qu’elle s’était embêtée à porter neuf mois dans son ventre ne lui servait en fait strictement à rien. Il fallait s’en occuper, la bercer, la nourrir, jouer avec elle… Mais à part l’habiller et la coiffer, aucun vrai plaisir à supporter toutes ces contraintes. Et comme Madame Goodhope venait d’avoir un enfant tout à fait normal, tout à fait charmant, elle se désintéressa tout bonnement de ce bout de fillette honteux qui ne savait rien faire, même pas se nourrir proprement. Merry fut vite reléguée dans une chambre au second étage, où ses parents ne se rendaient presque jamais. La nourrice la suivit, on donna sa chambre à Seth, et ce fut tout.

« Tout » correspondait en fait à une longue période d’isolement pour la petite. Pour ne pas alerter ses bonnes amies peut-être justement trop bonnes, Madame Goodhope raconta que sa pauvre petite fille n’avait pas supporté la naissance de son petit frère, que sa santé était très fragile, elle qu’elle ne pouvait que rester à la maison, à l’abri des pollutions du monde. Bref, elle fit en sorte qu’on oublia très vite la petite fille qu’elle avait à peine révélée à son entourage durant trois années. Elle se consacra essentiellement à son dernier-né, tout mignon, tout adorable.

Merry ignorait tout. Ses parents venaient vaguement la voir de temps en temps, sa nourrice fut bientôt remplacée par une éducatrice, puis un professeur privé. Durant toute son enfance, elle ne sortit presque jamais, et restait dans sa chambre à utiliser les multiples jouets qu’on lui avait trouvés. « J’aime empiler des cubes de couleurs jusqu’à ce qu’ils s’effondrent. J’aime cette fragilité d’un instant. On dirait un rayon de soleil, et la poussière qui y danse. J’aime les poupées. Elles n’ont pas d’oreilles. Elles sont sourdes. Alors je peux leur parler, dans ma tête. Et quand je leur arrache un bras, elles hurlent en silence. Les cris des poupées sont très mélodieux. Ce sont des chants d’oiseaux. Et j’aime lire. J’adore lire. Papa m’a apporté des cahiers pour que je puisse m’entraîner à écrire. J’ai dit que j’en avais perdus. Mais sur les perdus, j’écris et je dessine. Et j’ai demandé des livres pour recopier les lettres, aussi. Alors j’ai tout lu. Et quand j’ai eu accès à la bibliothèque, j’ai fais comme dans les rêves ; je me suis nourrie de mots. »

L’autre occupation de Merry, c’était de jouer avec Seth. D’abord, elle se glissait dans sa chambre, puis dans le berceau. Elle aimait bien agiter des peluches sous ses yeux. S’énervait quand il pleurait. Aimait lui caresser le front, si fragile et doux. Le grondait lorsqu’il criait trop fort. Puis Seth grandit, et elle eut le plaisir de partager ses jeux avec lui. De nombreux cache-cache, où elle s’amusait à lui faire peur. Des histoires racontées le soir, lues il y a quelques années. Beaucoup de contes.

Merry avait tout de suite reportée son manque d’affection sur son frère. Elle le cajolait autant qu’elle aimait le faire pleurer. Seth, c’était des feuilles vierges, un beau cahier, dans lequel elle aimait mettre tout ce que son cœur pouvait contenir en silence. Elle l’adorait, et pour cela, elle laissait libre à cours à ses humeurs du moment. Il était si fragile, si facile a essayer, le petit Seth dans son lit. Il suffisait de lui raconter l’histoire des monstres dans le placard, ou du Croque-Mitaine, celui qui caché sous le lit, mange les mains des enfants ou les petons qui débordent de la couette.

Oui, elle lui racontait avec un extrême plaisir la façon dont la créature naissait des cauchemars des enfants, et engraissaient en même temps que le désordre de la chambre. Pourtant, elle trouvait toujours le moyen de se glisser sous le lit, où elle attendait son heure, plate comme une limande. Et puis quand la nuit venait, ses yeux et ses dents brillaient, et il sortait une main griffue pleine de convoitise vers la main innocente et tiède. Et là… Croc ! Ne restait que le moignon…

Ainsi, selon elle, la meilleur défense contre les Croque-Mitaines étaient de cacher des brocolis sous le lit, car il était bien connu que les monstres ont horreur des légumes verts, ou de mettre des moufles avant d’aller se coucher. Bien sûr, il fallait consentir à abandonner le doux réconfort du pouce. C’était soit ça ou rien. « Désolée, Seth. ».

Malgré ses tendances sadiques à s’amuser aux dépends des autres, c’était tout de même elle qui consolait les larmes de son frère, lui faisait découvrir des livres et était son meilleur compagnon de jeu. Si elle restait toujours muette devant ses parents, dardant sur eux un regard vairon sage mais presque provocateur, elle était en revanche presque bavarde avec son petit frère, en cachette, et protégeait ce dernier. Lorsque Seth commença à avoir peur du noir et des monstres qui à ses yeux prenaient réellement forme, il n’y avait que Merry pour sauter sur le vide avec un balai et les chasser, afin de s’en débarrasser pour la nuit.

A l’approche de l’adolescence, Merry développa une personnalité d’asthénique. Tournée vers son monde intérieur, renfermée, peu sociable, elle freinait sans arrêt ses sentiments, se posait de multiples questions dont ses parents n’auraient pu soupçonner l’existence. Des questions sombres, qui mûrissaient parfois à son insu, comme par l’exemple l’utilité d’un couple comme ses géniteurs.

« Je n’ai jamais vu l’intérêt qu’il y avait à cohabiter avec eux. Ces gens ne se souciaient nullement de mon existence. Comme aurais-je pu développer une quelconque affectivité pour eux ? Malgré tout, c’était mes parents, et nous vécûmes de bons moments. Les anniversaires de Seth étaient assez joyeux, avant que mes parents ne se rendent compte de sa tare. Cependant, l’idée globale qui me traversait était que mes parents étaient de couleur grise. Une couleur neutre qui ne servait à rien, plate, oubliant que vivre ensemble ne signifiait pas vivre avec. Je souffrais de cette situation. Il me fallait y mettre un terme, de quelques manières qu’elles soient.

Comment changer du gris ?

En le mélangeant à d’autres couleurs, évidemment. Pas du bleu. Le bleu était triste. Gris et bleu faisaient bon ménage mais c’était la couleur du chagrin fatigué. Alors que l’opposé du bleu était le rouge.

Et si je noyais ce gris dans le rouge ?...
»

Merry s’ennuyait beaucoup. Comme ses études avançaient bien, elle se mit vraiment au dessin, à la peinture, à l’écriture. Elle aimait faire des calculs sans queue ni tête et adorait la trigonométrie. C’était comme un cache-cache avec les chiffres. Elle se consacra plutôt au littéraire, commandant des quantités de livres qu’elle dévorait dès qu’elle avait un instant de libre. Seth étant au collège, elle passait moins de temps avec lui. Ils ne jouaient plus trop. Elle écoutait juste son frère raconter sa journée et ses déboires, tandis qu’elle acquiesçait en lâchant de temps en temps des paroles absurdes. Merry voulait devenir funambule. « C’est parce que j’aime les vertiges » expliqua-t-elle à son professeur qui s’interrogeait sur ce caprice.

Cédant à ses demandes, ses parents lui avaient donné une pièce vide où elle pouvait peindre à loisir. Elle y entreposait ses pinceaux, ses toiles, ses crayons. Il n’y avait pas de formes, pas de logique apparente. C’était du rouge qui envahissait du gris, du bleu qui s’étalait sur un coin, un noir douloureux qui s’inscrivait sur un visage à demi esquissé. Des mélanges pâteux, des couches et des surcouches, inlassablement, formant du marron jaunâtre ou noirâtre peu attirant. Un coquelicot sanglant pulsait contre le mur, une marelle montait jusqu’à la fenêtre, une vague verte enlisait ce qui semblait une jeune femme.

Lorsque Merry quittait sa pièce, le soir, elle la refermait soigneusement à clé, son léger sourire aux lèvres, posait un regard affectueux vers Seth qui remontait et s’éloignait vers sa chambre, tranquille des secrets qu’elle gardait dans sa main. Toujours, elle cherchait le rouge, le bon rouge, qui pourrait délivrer ses parents. Serait-ce celui métallique du sang qui courait sous la peau ? Celui gorgé de soleil des fruits ? Le rouge triste de la passion qui s’effrite ? Le carmin du cuir teint, le petit poisson volubile de la langue entre deux dents blanches ?

Arriva ainsi sa majorité, sans incidents notables. Elle ne s’était énervée que lorsque son père avait émit le souhait de pénétrer dans sa pièce. Elle s’ennuyait encore plus. La pièce en question était trop petite. Ses rêves ne pouvaient pas y tenir. Elle restait patiente, attendant l’opportunité, redoutant son frère qui croissait et s’en irait un jour, la laissant seule devant sa fenêtre. Elle était certaine de ne jamais pouvoir partir, et cela ne semblait pas l’affecter outre mesure. Son visage restait aimable et doux.

L’opportunité se présenta une nuit, dans la maison de vacances des Goodhope.

« Et pourtant un soir je me suis réveillée, sans sonnerie, sans trompette. Il faisait nuit comme dans un six. Ou comme dans des yeux fatigués. J’avais de la brume. Je me suis demandée ce qui se passait, et je me suis levée. J’étais à côté de Seth. Il dormait très fort. Je l’ai réveillé, je n’aimais pas être seule. Peut-être que ma brume venait de lui, et que les craquements que j’entendais étaient ceux de ses chimères. Je ne sais pas. Le monde se colorait de rouge. Du rouge que j‘avais tant cherché, tant souhaité ce rouge que j’attendais à grands coups de pinceaux. J’ai souris. Et j’ai fais peur à Seth. Je me suis excusée, mais j’étais contente. Je me sentais jaune et rose. En plus pur. C’est une couleur que je ne peux pas trouver dans les tubes de gouaches. Elle n’existe pas. J’ai dit à Seth de se lever et je l’ai emmenée dans une pièce. Il y avait une fenêtre au bout. Je lui ai aussi dit de descendre. Un petit arbre nous attendait juste en dessous et c’était le jardin, ensuite.

Je savais ce qui se passait. Mais pourquoi me le dire ? J’étais heureuse.

Quand nous fûmes dans le jardin, nous sommes sortis par la porte et nous avons courus, assez loin, assez vite. Et nous avons attendus sans rien dire, parce qu’il y avait rien à dire. Le sol était dur. « C’est du béton », a dit Seth, mais pour moi cela n’avait pas de sens. J’avais dix-neuf ans et je n’avais jamais marché sur du béton.
»

Au matin, la bâtisse avait brûlé du haut en bas. Le feu avait tout ravagé, mordant, griffant chaque morceau de bois que son appétit gargantuesque pouvait intérioriser. Monsieur et Madame Goodhope périrent dans l’incendie. Ils revenaient d’une soirée arrosée au restaurant et ne s’étaient sans doute pas réveillés à temps.

Le deuil fut vite fait. On confia les enfants à Andrea Hills, leur tante. Cette dernière vivait dans un petit coin perdu de la Grande-Bretagne, éloigné de la capitale où Seth avait grandit. Pour Merry, cela ne changeait pas grand-chose, pour le peu d’extérieur qu’elle avait vu. Andrea était gentille, heureuse d’accueillir ce qu’elle considérait comme deux pauvres orphelins de son sang. Et puis Seth et Merry étaient si bien élevés. Mettant sur le compte d’un profond traumatisme suite à la mort de leurs parents, Tante Hills ne s’inquiéta pas du mutisme ou des murmures de sa nièce, qui l’aidait gentiment à mettre le couvert dehors et prenait plaisir à lire dans l’herbe. Elle compensait le malaise de son attitude étrange avec la présence vivifiante de Seth, orange et bleue, comme un ruisseau printanier, avec lequel elle babillait gaiement.

Cependant, les crises de Seth étaient tellement violentes que contrairement à feu Madame et Monsieur Goodhope, Tante Hills s’inquiéta vite. Elle se renseigna auprès d’un médecin, puis d’un psychologue, qui au bout du compte, après plusieurs séances, décréta que le mieux pour le jeune adolescent était de passer quelques mois en thérapie à Sainte Emily, le brillant internat psychiatrique en Ecosse. Angoissée à l’idée de rester seule avec Merry, Tante Hills proposa aussi d’y envoyer sa nièce, même si son traumatisme à elle semblait mineur comparé à celui de Seth.

C’est ainsi que le frère et la sœur se retrouvèrent dans le train, près à être réceptionnés par une infirmière de l’établissement dès leur arrivée à la gare. Seth étant sous son unique responsabilité, Merry en profita pour renouer avec les bonnes habitudes et raconta, d’une voix basse et calme, les histoires dont ils étaient si friands.

« Je lui ai dis, attention Seth, ne boit pas l’eau de la bouteille, sinon tu deviendras une bête sauvage et tu me dévoreras. Parce que Soeurette entend la chanson de l’eau, que la sorcière avait ensorcelée. « Celui qui me boit devient tigre. Celui qui me boit devient tigre. » Et Seth n’a pas bu. Même si ce n‘est qu’un conte. Et que de toute façon, Frérot finit par boire et se transformer en chevreuil. »

Quand ils sont arrivés à Sainte Emily, Merry a levé les yeux vers la bâtisse et n’a rien dit de particulier. Elle s’est contentée de suivre l’infirmière et d’abandonner, pour un moment, son petit frère. Elle a remplie sa fiche comme tout le monde, d’une écriture belle et appuyée, légèrement en italique. Lorsqu’elle est repassée en salle d’attente, Merry a dit quelque chose. Elle a retroussée ses lèvres et a murmuré à l’infirmière :

« Faire remplir des feuilles volantes par des fous, ce n’est pas très raisonnable... D’abord vous risquez de les perdre –les unes comme les autres- et vous ne savez pas ? Une pensée folle ne tient pas derrière un point-virgule. »

Et puis, en montrant du doigt un point nuageux par la fenêtre :

« Oh, une théière. »

NAGUERE Il y a quelque temps.
La vie à Sainte Emily n’est pas si mal. Ce n’est pas douloureux de se promener dans les Ténèbres ; c’est intéressant. Tout au long de ses tribulations, Merry n’a jamais eut d’anxiété. Elle n’a jamais rencontré une Ombre qui lui faisait peur. C’était toutes des âmes en peine, avec leurs histoires, leurs contes, leurs tragédies grecques sans trois unités, leurs mondes. Elles n’ont jamais été méchantes. Pourquoi l’auraient-elles été ? Bien sûr, dans la vraie vie, elles auraient été effrayantes. Plus terribles qu’une tempête ; plus violentes qu’un couteau de boucher ; plus emportées qu’une feuille d’automne par un courant d’eau de pluie. Mais ici ? C’était leur monde, et leur monde n’obéissait pas à ces règles. Dans ce monde, tout le monde était comme ça.

Merry les trouvait plus fascinantes que les gens de la réalité, trop communs, trop normaux, trop plats, trop pages, trop sages. A part quelques-uns –les patients ?- ils étaient plus gris que le gris des nuages d’hiver.

Dans ses marches nocturnes, Merry-jolie avait trouvé des intérêts. Pas vraiment des amis, mais des personnes à son goût. Elle aimait bien les écouter, elle aimait bien les voir essayer de lui faire peur, elle aimait bien les voir tristes et effrayés, elle aimait bien les effleurer –d’une pensée ou d’un doigt- et elle aimait bien y réagir, parfois. Elle avait prisé l’élégance d’un grand prince tout sombre, la mélancolie touchante d’un morceau de blé, l’étrange beauté d’un fragment de porcelaine et de cuillère argentée le long d’un lac scintillant.

La seule douleur que Merry avait reçu, en fait, la seule coupure, blessure rose sur un fond rose, elle avait été administrée par le brin de blé fauché, la personne la moins susceptible d’être méchante et de faire souffrir. Mais chut, elle ne veut pas qu’on sache que ça lui fait mal et elle ne peut pas être fâchée contre le criminel. Même si parfois, elle le souhaiterait, ardemment, du fond d’elle-même. Peut pas. Y arrive pas.
Merry est toujours à Sainte Emily. Pourquoi serait-elle partie ? Après tout, elle n’a jamais été faite pour l’extérieur. Elle continue de vagabonder en contant fleurette étourdie comme un tournesol en plein été. Elle s’intéresse à vous. Merry ne deviendra jamais Ombre pourtant, parce qu’elle n’a aucune envie, désir, même aucune idée de mourir pour de vrai, d’elle-même. Même maintenant, plus seule que jamais, toute solitaire, petit tournesol dans une immense prairie. Elle n’a pas peur, elle n’a pas de larmes, elle se satisfait de ce qui se passe, comme toujours. Quant à être Croquemitaine… Fut-un temps, elle pensait que cela lui plairait. Et oui, elle aimerait avoir cette capacité de passer de monde en vrai monde –mais lequel est le vrai ?- à sa guise, et de vivre totalement dans cet univers déjanté. Elle pensait qu’elle aimerait décortiquer les esprits, avec ses ongles, jusqu’à trouver des idées en papier fripon. C’est ce qu’elle fait tout le temps. Mais finalement… Elle n’arrive pas à faire ça méchamment. Son cœur est trop facile à attendrir. Elle n’arrive pas à ne pas être sage et d’être un vilain dragon à la place. Elle console mieux qu’elle ne fait pleurer. Comment pourrait-elle devenir un Croquemitaine, alors ? La position la plus idéale, celle qui lui réussit le mieux, c’est celle du chat qui chaussant ses bottes de sept lieues, parcourt à loisir le monde et arpente les rêves. Qui sait, peut-être pourra-t-elle être, simplement, la reine de ses chimères.


Voui, c'est mon ancienne fiche. Mais j'ai changé quelques trucs et rajouté une partie 8D Vu que Merry n'a pas changée sauf par ses expériences de la V1, je n'allais pas lui changer sa vie.
Merry Goodhope
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Sujet: Re: Merry Goodhope
Mer 26 Jan - 12:39

Bien le bonjour, Mademoiselle Merry \o

Je n'ai rien à redire quant à la fiche, j'ai tout relu avec plaisir. Et le paragraphe que tu as ajouté est très bien. Merry n'a sans doute pas encore rencontré Mère Ombre vu qu'elle n'est qu'une âme donc ne pas la citer n'est pas grave.

Je te demande juste un détail avant de commencer à jouer, c'est de mettre un avatar avec 200 pixels de large, s'il te plait =)

Sinon, je valide, je t'ai ajouté à ton groupe et tout est bon !
Huitzilopochtli
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Sujet: Re: Merry Goodhope
Mer 26 Jan - 12:54

Mea culpa, je n'avais pas vu les nouvelles tailles d'avatar. C'est corrigé. Merci beaucoup!
Merry Goodhope
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Sujet: Re: Merry Goodhope

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